Des écrivains expliquent Leitura Furiosa

Leitura Furiosa est un moment insolite.
Nous l’avons créée il y a 20 ans parce qu’il était difficile de trouver une place pour les non-lecteurs dans les salons du livre.
Leitura Furiosa dure trois jours dans la ville d’Amiens, dans le département de la Somme et un peu ailleurs dans le monde.
Leitura Furiosa a des liens avec l’Afrique et le Portugal.
À la même date, des rencontres semblables ou identiques se déroulent à Kinshasa, à Porto et à Lisbonne.
Le vendredi, le samedi et le dimanche, des écrivains et des écrivaines rencontrent les habitants qui sont éloignés de la pratique culturelle, notamment de l’écriture et de la lecture.
Le premier jour, ils parlent de leurs vies ou du monde.
Au matin du deuxième jour, les écrivains et écrivaines présentent un texte qui prend en compte la rencontre de la veille.
Ce n’est pas un reportage.
Nous demandons aux écrivains et écrivaines de prendre un risque littéraire analogue au risque social pris par les habitants.
Il n’est pas évident de rencontrer des personnes d’un autre monde social.
Il est terrifiant de faire ce que nous considérons hors de notre portée, ce que nous considérons ne pas avoir le droit parce que nous sommes pauvres, parce que nous ne savons pas bien lire.
Le texte est mis en fabrication et publié dans le journal régional Le Courrier Picard pendant que les groupes visitent bibliothèques et librairies.
Le troisième jour, tous les textes de la veille, d’Amiens, du département de la Somme, de l’Afrique et du Portugal sont lus à la Maison de la culture d’Amiens, à la Casa da Achada – Lisbonne, à la bibliothèque de Beja et au Musée Serralves – Porto.
Ils sont lus par les habitants qui ont eu une formation de lecture à haute voix.
Dans la semaine qui précède les rencontres, des élèves qui nous ne sont pas considérés capables de lire en public, offrent à la population d’Amiens des lectures dans les bus urbains.
Voilà ce que nous rapportent quelques écrivains qui ont participé une ou plusieurs fois à ces rencontres :

Chère lectrice et cher lecteur
Grâce à des gens démunis par les turbulences de la vie, écartés de la parole, j’ai pu lire sur les murs, scotché au fil des ateliers où ils ont posé quelques mots, combien le noir cohabite avec le soleil.
Je me suis sentie me déconstruire pour me reconstruire autrement.
J’ai mesuré la valeur profonde d’une générosité collective déployée en grande humilité
J’ai découvert un lieu où je me suis vue aussi utile qu’inutile et j’ai mesuré, au plus près, l’immense responsabilité de ce que je fais ou ne fais pas
J’ai constaté, encore une fois, combien nous partageons tous les mêmes maux et que, seul parfois, leur agencement diffère
J’ai vu les cloisons fondre et rendre pour chacun la traversée possible
J’ai salué des individus partagés entre le besoin d’un regard et la volonté de se décharger du regard
J’ai parlé à des mamans aimantes, si désolées d’avoir dérapé
J’ai entendu des rires déferler, des bombes de joie exploser, surpris des regards s’animer, des épaules se redresser, des pas de danse s’amorcer…
Et j’ai compris, surtout, que je n’éprouverai plus aucun plaisir à bricoler avec les mots, si je ne m’applique pas, plus encore, à exiger d’eux qu’ils disent quelque chose.
Je suis rentrée différente : je compose désormais avec une nouvelle frontière intérieure, celle qui sépare l’espace de l’avant Leitura Furiosa et de l’après-Leitura Furiosa.
Je n’y échapperai pas et je n’ai pas envie d’y échapper.
Je vais revenir bien vite, achever le travail amorcé… une question de jours.
Voilà, ces quelques mots pour vous dire Leitura Furiosa.
Jeannine de Cardaillac

Pour moi, Leitura est une série de formidables rencontres.
Tout d’abord, avec un public que je ne croise jamais dans les autres manifestations autour du livre, un public qui, le plus souvent, craint l’écrit et fuit tout ce qui peut tourner autour.
Ensuite, avec une équipe organisatrice dévouée et compétente, une équipe qui donne en plus une incontestable chaleur humaine à la manifestation.
Encore, avec mes collègues qui goûtent avec délice l’ambiance générale. Pour preuve, lorsque nous nous rencontrons ailleurs, les mots très forts que nous échangeons autour de Leitura.
Enfin, avec moi-même, car je dois m’ouvrir aux autres et « exploiter » des ressources personnelles que j’ignore souvent, mettre mes émotions au service de celles des membres de mon groupe, partager avec eux le plaisir d’être heureux autour de textes où chacun se retrouve.
Pour moi, Leitura est une irremplaçable occasion d’amener vers l’écrit des gens fâchés avec lui, de leur faire comprendre que notre langue n’est pas réservée à une élite, mais qu’elle est un extraordinaire outil de partage des émotions. Les sourires échangés sont là pour en témoigner.
Philippe Barbeau – septembre 2011

Pour moi, Leitura est d’abord un cadeau pour tout le monde, pour tous ceux qui y participent et y trouvent leur (s) bonheur (s), même si c’est parfois dans la douleur (pour tout le monde aussi) ou dans la sueur… C’est aussi une magnifique occasion fournie à tout ce monde pour se rencontrer (autour de l’écrit, le métier des uns et la douleur des autres) et ce n’est pas rien. Se rencontrer en dehors de nos cercles habituels d’amis choisis, car c’est vrai, même si l’on n’y met pas forcément de la mauvaise volonté, de part et d’autre, ce n’est pas très courant de voir tous ces gens venus d’horizons différents discuter ensemble et se retrouver pour faire vivre, exister un projet commun. Leitura devient un lieu où je retrouve des copains, parmi les auteurs évidemment, les organisateurs tout aussi évidemment, mais aussi parmi les gens d’Amiens qui participent (les gamins du groupe, leurs mamans, leurs frères et sœurs, leurs copains…). Et vas-y qu’on se tombe dans les bras, qu’on se demande des nouvelles de la famille (des fois ça fait frémir…) et ça c’est énorme. Puis c’est aussi un moment à part pour tout le monde. Une parenthèse dans nos vies du monde de brutes ! J’ai le sentiment que pendant trois jours, chacun se sent un peu plus fort, un peu plus frère, ou sœur, bref un peu plus humain que pendant les 362 autres de l’année. Et je crois qu’il est là le grand plaisir de Leitura…
Franck Prevost

Leitura Furiosa est une énorme trompe rose indien plantée dans un champ de blé en herbe, une trompe en bois doux cerclé de métal froid, confortable pour les audacieux qui voudraient s’y lover, désarçonnante, aux sons multiples, dissonants et néanmoins harmonieux.
Cécile Roumiguière

Leitura Furiosa est un truc de fou, le vivre ensemble absolu, une chose artistique extraordinaire, précieuse comme un objet fragile, à la fois dense et si vite passé. Le contraire de la démagogie, une entreprise fabuleuse qui nous met en paix avec nous-mêmes. (Surtout quand on n’en a pas la responsabilité…)
Lydia Devos

Leitura Furiosa est une incarnation de la devise que j’ai trop souvent trouvée fumeuse : Liberté, Égalité, Fraternité. Là, elle est vive, vivante et vivace, et bon sang que ça fait du bien de le voir et d’y croire, et d’en être !
Sophie Cherer

Leitura Furiosa est l’Utopie sans contrepartie où le chacun chez soi devient un tous ensemble, le terrain d’entente.
Lilas Nord

Leitura Furiosa est une expérience que tous les auteurs illustrateurs devraient vivre, pour ne jamais oublier les oubliés de la lecture.
Magdalena Furiosa 

Les alpinistes et les fourmis
Quand j’étais plus jeune, j’ai appris que les fourmis pouvaient porter jusqu’à 50 fois leur poids.
Balèze, hein ? Sacrées fourmis ! C’est pas demain que les humains allaient m’impressionner autant ! 
Et puis, ce week-end, je suis allé à LEITURA FURIOSA. Et je me suis rendu compte que les fourmis, au fond, c’est pas grand-chose.
Car à Leitura, j’ai vu des gens faire quelque chose de réellement incroyable : lire !
En public.
Des textes sur lesquels ils avaient travaillé avec divers auteurs. Ou qui leur étaient soumis, car ils avaient le désir de participer à l’évènement en surmontant leur handicap de lecture.
Lire devant plein de gens alors qu’on sait à peine – voire pas du tout – le faire, c’est autre chose que porter cinquante fois son poids !
Les gens qui leur donnent cet espace d’expression, ce sont celles et ceux du CARDAN.

Eux, ce sont plutôt des alpinistes : tous les matins, au travail, chacune et chacun d’entre eux vont devoir passer sa journée à gravir une montagne de difficultés.
Chaque jour, la montagne est nouvelle, et chacun(e) a la sienne, différente de celles des autres.
Ils fédèrent les bonnes volontés associatives pour alphabétiser, instruire, faire comprendre, enseigner, soutenir.
Ils rencontrent les gens en difficulté, les accueillent, les réchauffent d’un thé ou d’un café, les désaltèrent d’un verre d’eau ou d’un sourire, leur parlent, les aident à vivre un peu mieux.
Une fois par an, comme gravir 362 montagnes différentes chacun(e) ne leur a pas suffi, ces fous organisent LEITURA FURIOSA.
Où les non-lecteurs lisent.
Des textes écrits le vendredi soir, après une seule journée de rencontre avec des auteur(e)s.
Avec juste le samedi après-midi pour répéter.
La nuit de samedi à dimanche pour angoisser et mal dormir ; se retourner dans ses draps de sueur en se disant qu’on n’ira pas.
Et le dimanche, ces textes, ils les lisent sur une grande scène, avec un ordre de passage, des micros, des éclairages, du public. Bref, tout l’attirail pour rendre l’exercice intimidant pour n’importe qui.
Même des gens qui sauraient parfaitement lire.

Ils lisent sur scène
En tremblant comme des feuilles
En tenant leurs feuilles qui tremblent encore plus qu’eux
En suivant les mots avec l’index
En bégayant
En se trompant et en reprenant
En se soutenant les un(e)s les autres
En postillonnant
En oscillant d’un pied sur l’autre
En ayant envie de faire pipi
En sentant des boules grossir dans leurs ventres
En se disant qu’ils seraient mieux n’importe où ailleurs qu’ici
En étant terrorisé(e)s
L’un(e) après l’autre ou en groupe
Ils lisent sur scène

Au début, on ne comprend même pas que ce qui se déroule sous nos yeux tient du miraculeux. Parce qu’on sait lire, nous autres. Depuis tout petit : l’alphabet, ce n’était rien ; les premières lectures, c’était du gâteau. Depuis « Oui Oui » jusqu’à l’Emma de Flaubert, nous avons fini par trouver ça évident.
Le Bac, ça oui, c’est flippant, mais le CP, parlez !, quelle rigolade !
La lecture, pour nous, c’est un peu comme respirer, à l’apprentissage près. Tellement lointain qu’on n’y prête plus aucune attention. On est des brutes : on peut comprendre une notice, un panneau, une étiquette, un menu, une posologie ; saisir ce qui est écrit sur un bus qui roule, juste avec le coin de l’oeil ; vérifier une ordonnance, un emploi du temps, tenir un agenda, envoyer des cartes postales à une vieille tante, râler en découvrant une facture… Tout cela est naturel.
Du coup, on perdrait presque patience.
On se dit que c’est un peu dommage pour les textes.
Et puis, on se rappelle que la personne qui a tant de mal à déchiffrer les mots sur sa feuille aujourd’hui, on a discuté avec elle deux jours plus tôt, et elle nous semblait parfaitement normale.
Et on se souvient de l’anecdote narrée par un auteur sur ce gamin, au restaurant universitaire du samedi midi, qui a inondé ses frites de moutarde parce qu’il pensait que c’était écrit « mayonnaise » sur le distributeur.
Nous autres, on aurait su que c’était écrit « moutarde » rien qu’en balayant la salle d’un regard distrait.
L’illettrisme est un handicap invisible à l’oeil nu.
Et parce qu’il est invisible, on a trop souvent tendance à oublier qu’il existe.
Mais il est là, sur scène, devant nous.
En train de se prendre une belle raclée !
Et ça, quand on le réalise, ça devient jubilatoire.
Furieusement jubilatoire !
Gilles Larher

Ne plus avoir peur des signes imprimés sur le papier : dans le hall de la Maison de la culture, un animateur fait le clown avec un dépliant, il l’agite pour « faire tomber les mots par terre », les collégiens rient, surtout quand il leur dit : « Vous ne ramassez que ceux que vous aimez, les autres, on les laisse tomber. »
Jouer avec les mots : on s’abrite sous l’arbre à lettres, on s’arrête à l’atelier de mots-valises, on s’initie à la calligraphie, à l’imprimerie à l’ancienne ; on s’amuse avec proverbes et dictons, un dessinateur esquisse en trois images une histoire de votre invention.

Inventer à partir des livres qu’on a lus : un bain de livres, de textes, tout au long de l’année, avec le Cardan, avec les bibliothèques et les CDI. Inventer à partir des rencontres, des lieux, des événements de la vie.
Rencontrer en petit groupe un auteur, qui écrira un texte, reflet de cette rencontre. Le texte, relu et approuvé par le groupe, sera illustré, affiché, publié dans le Courrier Picard et dans un recueil, lu dans le grand théâtre de la Maison de la culture.
Découvrir avec curiosité, émotion, respect, les textes tout frais écrits, lus par des professionnels, mais aussi par des personnes qui peinent à lire, soutenues par les comédiens et par la salle solidaire et attentive.
Leitura Furiosa autorise, libère : c’est une manifestation unique, qui repousse les limites, ouvre les portes à tous, du jeune lecteur en légère difficulté à l’adulte illettré, en passant par l’étranger et la personne handicapée.
Chacun rentre chez lui avec un texte auquel il a participé, avec un livre offert, choisi par lui chez le libraire, et dans sa tête des drames, des fantaisies, des phrases qu’il aime.
Pendant Leitura Furiosa, on « prend l’écrit par les cornes » dans une réjouissante atmosphère de fête.
Roselyne Morel