L’île heureuse

Marie Coint, A. David, Nadine Denis, Clara Langue et Dominique Leclercq, avec Karel Logist.

On disait que notre poème
se passait dans l’île déserte
l’île rêvée où l’on peut vivre
une vie meilleure que celle-ci.
On vivrait le cœur sur la main.
On y oublierait la survie
la solitude et le malheur.

Il y a cinq dames dans cette île.
Elles vivent nues mais le soleil
veille à ne pas brûler leur peau
Elles se nourrissent de bananes
et de plateaux de fruits de mer
boivent de longs cocktails que posent
à leur chevet de beaux garçons.

Mais les mêmes dames à Amiens
disent des souvenirs de bleus
et parlent d’enfants invisibles
et de petits-enfants qui poussent
trop loin d’elles qui voudraient donner
leur gentillesse et leurs baisers
et leur temps enfin disponible.

A. aurait aimé être dactylo mais ses yeux l’ont trahie.
Elle a aimé l’Espagne quand elle avait vingt ans
et la caravane des vacances.
Voir vieillir sa mère, grandir sa petite-fille, aimer ses animaux
font partie des meilleures choses de sa vie.
Elle pense que les pervers sont à portée de main.

C. a grandi à la campagne
où les gens sont plus solidaires.
Elle rêve d’un jardin pour ses petits-enfants
et de l’île au soleil auprès d’un homme aimable.
Elle fait des marathons,
des concours de compote au miel et au gingembre
et tricote des écharpes au bénéfice du Sidaction.

D. a appris à écrire avec ses enfants.
Elle rêve d’un cercueil en forme de papillon
et de voyager loin
sans téléphone, sans factures, sans voisins.
Comme Gauguin avant elle, Tahiti la fascine.
Elle a vécu longtemps près d’un homme empaillé
un homme préhistorique ennemi du progrès
qui lui fit dix petits puis partit pour un homme.
Elle est fière de savoir ses enfants diplômés.
Elle chante, fait du théâtre et peut jouer trois rôles
avec couettes et casquettes.
Dans le Courrier Picard, on trouve sa photo.
Elle n’a jamais vu le soleil coucher avec la mer.

M. se souvient de Noël et des fêtes
plus heureuses avant l’an 2000
et que son père était capable de plonger
pieds et poings liés du haut de l’écluse.
Elle pense qu’une bonne éducation est comme
un bijou qui se transmet d’une génération à l’autre.
Son fils est parti en novembre.

La cinquième dame, N.
chantonne Gainsbourg et Brassens.
Elle ne pleure pas. La source s’est tarie.
Des hommes l’ont aimée et l’ont abandonnée
quand son cancer l’a malmenée.
Elle voit la vie autrement et attend sa guérison.
Elle ne voit plus ses enfants.
Elle aime la musique et la mer
pour ses dégradés de couleurs.
Quand la solitude lui pèse
elle rêve de massages aux huiles essentielles.

Aujourd’hui, toutes conjuguent encore le verbe aimer
et s’indignent des cadeaux qui ne sont pas sincères
Elles ne sont pas vieilles, elles sont en vie
jusqu’au bout des aiguilles qui trament leur destin.
Et parfois elles pensent à la mort
comme à une voisine trop curieuse.

Je suis assis devant une Leffe
blonde, je relis leurs mots.
Je suis en colère. La vie
s’est retirée de mon poème.
Et l’île heureuse est engloutie
pas à cause du dégel des pôles
mais des larmes qui roulent
par-dessus mon épaule.

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